The Company Men est LE film américain grand public de cette année qu'il faut voir pour briller en société. C'est LE film qui remet les pendules à l'heure, qui explique à tous les américains qu'il y a une justice sociale. L'histoire d'un "American Dream" en deux volets.

On est dans une grosse boite, le succès à l'américaine. Des diplômés classes, qui ont bien réussi leur vie. La middle-class américaine "plus plus". Mais d'un seul coup, c'est la crise économique, et tous, un par un, vont se faire dégager, du bas vers le quasi-sommet de la hiérarchie de l'entreprise. Autant dire que Ben Affleck va devoir changer de voiture, et remplacer la quatre-roues motrices par une Toyota Prius.

Ce qui est bien, dans The Company Men, c'est qu'on ne filme pas la misère clientéliste. On aurait pu te filmer Flint triste, avec ses industries en friche et ses chômeurs au bout du rouleau. Mais laissons ça à Michael Moore, s'il vous plait. Ici, un peu de justice ! La classe moyenne en prend pour son grade, enfin !

Ce qui est pratiquement génial avec ce film, c'est qu'il est suffisamment juste pour qu'on rentre dedans. L'ensemble est cohérent et tenu, à l'instar des personnages qui évitent généralement d'être une caricature d'eux mêmes, la réalisation est tout à fait correcte et le jeu des acteurs est bon. Il faut dire qu'on passe pratiquement deux heures en compagnie de grands (Ben Affleck, Tommy Lee Jones, ...).

La force de frappe du film, c'est d'aller à contre courant de la stigmatisation d'une catégorie sociale (et, aux États-Unis, généralement raciale aussi). Après tout, si dans un premier temps on a envie de se dire que Ben n'a pas à se plaindre et que se passer de la Porsche et du Barbecue c'est pas un gros sacrifice, on rentre rapidement dans le cœur du problème : la crise de l'emploi chez le jeune-cadre-dynamique, c'est aussi une crise d'identité. Le retour de bâton est proportionnel à ta dépendance à ton status social. Autant dire que dans notre petit environnement post-industriel, tertiaire et de fortement qualifiés, c'est la drogue à laquelle on roule tous. On se scandalise en entendant "I need to look successful, I can't look like another asshole with a resumé.", mais on sait tous que c'est aveu qu'il fait à sa femme, avec qui la relation se tend.

En plus de subir l'humiliation face à ses paires jeunes-cadres-dynamiques (qui ont encore la chance d'avoir du travail), Ben à peur de perdre sa place de père de famille, devenu incapable de maintenir le niveau de vie auquel il a habitué son foyer. On est à deux pas de la perte de la virilité, c'est déjà Maman, avec son job d'infirmière, qui maintient les têtes hors de l'eau.

Même si la priorité est donnée au drame familial du chômage de M. Affleck, The Company Men ne se prive pas de montrer que même si, sur la forme, le contexte économique post-crise touche différemment selon le rang social, le fond reste le même, et passer du niveau 10 au niveau 5 ou du niveau 5 au niveau 0, c'est peut-être mieux d'être encore au 5e, mais tout le monde s'est pris un "-5" dans l'estime. Les dégâts sont là. Il en reste qu'à 5, il te reste ta famille, tes compétences et un place dans le graphe social, à zéro, il te reste de quoi acheter une corde et trouver une poutre.

Ces Company Men ont donc une limite : celle de leur public. La catégorie socio-professionnelle la plus à même d'aller voir un tel film, c'est bien celle qui est montrée en priorité. On n'ira donc pas jusqu'à prendre le risque de les froisser, et on ne prendra pas non plus le risque de pousser le message politique plus à gauche qu'un simple "les lois de l'économie et de l'entreprise, le capitalisme quoi, ça peut faire des dégâts". Et de terminer le film par une note d'espoir bien facile : le rêve américain, c'est aussi être entrepreneur, et se prendre en main. Pas la peine d'attendre que ça vienne : c'est à toi de créer l'opportunité. C'est dommage, car Ben Affleck est du genre démocrate convaincu et affirmé, et parler un peu plus de rapport de force, d'équilibre social et de la pression du courant libéral aurait permis au film de montrer qu'il a du cran, et de grimper d'un rang dans la hiérarchie des films.