Nous sommes en 1998, Christopher est un jeune homme de 28 ans, diplômé de lettres. Il écrit des histoires, des scénarios même. Ce qu'il aime, dans ses scénarios, c'est qu'ils vont à contre courant de la logique attendue du spectateur, puisque pour chaque code de la narration ou du cinéma utilisé, il place un élément en opposition, qui va surprendre, dérouter, provoquer une réaction indéterminée au spectateur.

C'est beau d’écrire des scénarios, mais Christopher ne travaille pas dans le cinéma. Alors il va tenter sa chance avec les moyens du bord : la super 8 de papa, les économies, et les amis. Et tourner le film à raison de 15 minutes d'image à l'écran par semaine, les samedis après-midi. Son premier film lui a coûté environ 5000£. Son prochain film coûtera à la Warner environ 250 millions de dollars.

Dans Following, nous suivons Bill, un jeune chômeur qui souhaite devenir écrivain. Pour trouver l'inspiration, il se met à suivre des gens, au hasard, dans la rue. Naturellement, il se fixe des règles, parce qu'il sait que c'est une pratique bizarre, et que ça pourrait être très mal interprété. Pourtant, il ne va pas réussir à respecter la plus importante de ses règles : jamais deux fois la même personne. Et c'est ce qui va le conduire à rencontrer Cobb, un cambrioleur, qui va lui donner beaucoup d'histoires à raconter.

Nous suivons Bill de très près. On l'espionne presque, comme il espionne les gens. La narration n'est pas linéaire, l'histoire nous est présentée dans le désordre, histoire de comprendre comme c'est désagréable d'être un voyeur qui ne peut pas voir à travers les murs, à qui il manque un bout de l'information. On ne quittera pratiquement jamais le point de vue de Bill, à deux exceptions près, pour rééquilibrer le rôle du spectateur-voyeur. Après tout, le voyeur profite d'un léger avantage sur le suivi : il a un plan plus large et voit ce qu'il y a dans le dos de l'homme observé.

La narration n'est pas linéaire, mais pas désorganisée pour autant. Pour chaque lieu, chaque moment, et chaque situation, Christopher placera dans le champ de sa caméra (il filme lui-même) un repère pour le spectateur. Il ne faudrait pas qu'il s'égare. D'ailleurs, ce repère est toujours bien visible, et pourtant pas toujours montré avec évidence, ça rend le spectateur heureux d'avoir utilisé un peu son cerveau, il ne s'endort pas, et se sent malin de ne pas être perdu. Enfin, je parle de repère, mais je devrais probablement plutôt parler de diversion, un peu comme le ferait un illusionniste, puisqu’on manque bien d’autres repères.

Naturellement, on ne peut pas s'attendre à des scènes visuellement impressionnantes compte-tenu du budget du film. D'ailleurs, l'image tremble parfois, la lumière n'est pas toujours idéale et c'est en noir et blanc. Peut-être aussi parce que Christopher est daltonien, d'ailleurs. Mais l'image capricieuse de Following ne fait pas décrocher, puisque l'histoire est vraiment prenante. Le personnage de Cobb a plus d'un tour dans son sac, et n'est pas juste un cambrioleur. Il est un peu voyeur lui aussi, à sa manière. Il aime faire savoir qu'il est entré dans la vie des gens, en jouant avec leurs petites affaires, celles sans valeur. Il aime l'ironie et le montre régulièrement à Bill, en s'amusant à cacher des sous-vêtements d'un précédant vol dans l'appartement suivant, pour créer un peu d'animation dans le couple cambriolé.

Christopher joue avec nos réactions comme Cobb joue avec celles de Bill : il cherche à le surprendre, mettre des doubles sens dans ses phrases (regardez le film deux fois - au moins), et à nous faire suivre une voie pour mieux nous prendre par surprise. Et c'est complètement réussi.

Following, c'est le premier long métrage de Christopher Nolan. Que vous connaissez pour ses films suivants.

Bill et Cobb, ce sont les deux faces d'une même pièce, ce sont les deux Nolan. Le Nolan fan et inspiré : l'appartement de Bill est plein de références à Kubrick (des images de Shining sur le mur, un autocollant de Batman sur la porte de son appartement). Cobb, c'est le Nolan malin qui sait te piéger, qui a une longueur d'avance sur toi et qui t'embarque dans son jeu sans vraiment te laisser l'occasion de t'en sortir.

Following, c'est t'annoncer la couleur de ce que Nolan va nous offrir après ce film. Il nous offre des polars qui sont en mesure de nous impliquer émotionnellement, sans jouer gratuitement sur la corde sensible (Memento, Insomnia). Il veut écrire et réaliser des films pour qu'on devienne aussi fans que lui de ces personnages qu'il aime (Batman Begins, The Dark Knight, The Dark Knight Rises). Nolan joue sur l'illusion, la prestidigitation, utilise les codes du cinéma, de la narration et joue avec le temps de l'histoire pour nous coincer, pauvre spectateur sans défense (Memento, Le Prestige, Inception). Des films avec un personnage qui s'appelle Cobb (Following et Inception, du coup). Et surtout, des films qui marquent, qui font tourner le cerveau en boucle pour nous faire comprendre comment on s'est fait avoir (comme après un tour de magie), pendant qu'on calme tranquillement toutes ces émotions qui passent à travers l'image, et ça, c'est valable pour tous ses films.

Christopher Nolan, qui sait s'entourer d'une famille qui apporte beaucoup dans son travail (son frère, sa femme, en particulier), est très certainement mon réalisateur préféré. Mais pas simplement parce qu'il a écrit, produit et réalisé quelques-uns des plus gros blockbusters de ces dernières années, mais parce que c'est un réalisateur qui offre un cinéma de fan, pas un cinéma d'expert. Et que je suis un fan de cinéma, pas un expert.