Si ce film est bien le Black Swan, alors toi, spectateur, tu es définitivement le cygne blanc, fragile, et tu luttes pour te maintenir dans un état stable, et maîtrisé. Ce Black Swan ne te laissera aucune chance de t'en sortir indemne, et tu le sauras dès la scène d'ouverture, qui te plonge à peine après un écran titre au cœur du propos : une scène, un ballet, un cauchemar.

Black Swan n'est absolument pas un film sur l'univers de la danse et des danseuses, les violences qu'elles s'infligent les unes aux autres, l’extrême difficulté de ce métier. C'est un film sur la danse : la chorégraphie, le corps de la danseuse, son art et son implication. La différence peut paraître subtile, mais implique la quasi disparition à l'écran de la troupe pour se concentrer sur Nina (Natalie Portman), la nouvelle Reine.

On ne regarde pas un film, mais un ballet, intégralement. La caméra est pratiquement toujours à l'épaule, suit les mouvements des acteurs constamment présentés dans des plans serrés. La chorégraphie de la caméra est d'une précision époustouflante et ses mouvements complexes. On peut apercevoir la quantité de travail nécessaire pour obtenir une telle image en comptant le nombre de miroirs dans le champ, ils sont omniprésents. On les filme même pour troubler la lecture des scènes au spectateur (vous allez passer du temps à vous demander si cette griffure est sur l'épaule gauche ou droite de Nina).

Les miroirs renvoient constamment à l'idée maîtresse du film : le seul ennemi de Nina, c'est elle même, sa fragilité et sa quête de perfection. On ne voit qu'elle et on la voit même plusieurs fois sur une même image. Si elle a peur de se faire voler le rôle par le cygne noir, ça n'est rien à côté de la violence qu'elle s'inflige. Tout ça résonne naturellement avec ces notions de sacrifice et d’abnégation, la mise en retrait de tout le reste sauf cette quête du sommet, de la perfection.

Black Swan nous plonge avec une effrayante efficacité dans un univers intensément violent, en permanence. Et le plus déroutant, c'est que Darren Aronofski y parvient avec des artifices particulièrement simples. La force du film est construite autour d'idées et d'images simples, mais frappantes - fracassantes, même. La vue de ces corps en souffrance, celui de Nina en tête, bien sûr, m'a rendu pratiquement malade. Malade et mal à l'aise, car ces corps servent à danser, mais aussi à avoir des rapports sexuels, qui deviennent de véritables agressions. On devient franchement obsédés par Nina, comme tout le monde : le chorégraphe, la costumière, la kiné et les spectateurs venus admirer la nouvelle tête d'affiche.

L'omniprésence de Natalie Portman nous ferait presque oublier la qualité des seconds rôles : Thomas (Vincent Cassel), Lily (Mila Kunis), Beth (Winona Ryder) et la mère de Nina (Barbara Hershey), qui témoignent de la puissance de cette histoire démentielle. Vincent Cassel, qui m'avait franchement énervé dans Mesrine (le personnage, c'était Mesrine ou Cassel ?), est ici génial, et s'efface vraiment derrière son rôle.

Le film est un ballet. La musique du Lac des Cygnes, retravaillée par Clint Mansel est géniale, et le mixage sonore aussi précis que l'image, et c'est bien normal compte-tenu de son importance.

Le cygne blanc ne peut pas résister bien longtemps face au déploiement de forces mis en œuvre dans Black Swan. C'est un film extrêmement complet qui parvient en plus à être accessible, même si la danse, c'est pas ton truc. Vraiment c'est un chef-d’œuvre. Vous devez le voir. C'est Requiem For A Dream, mais dix ans plus mature, The Prestige, mais qui remplace l'art de l’illusionniste par l'art du danseur.

Merci à Corentin de m'avoir offert le film !